Monsieur Ours attaque !
L'ours blanc s'approche lentement. Très lentement. Sur le rocher, des dizaines de morses paressent au soleil. Tanquillement. Sans se douter qu'un prédateur rôde autour de la colonie. L'ours blanc se faufile sous l'eau. En repérage, il observe ses proies. Il a le temps. L'une d'elles ne lui échappera pas. Elle sera forcément plus faible que les autres et finira dans son estomac. Comme un orque, il nage en silence puis s'élance violemment sur le rocher. Les morses le voient soudainement arriver et quittent précipitamment leur aire de repos. L'ours montre les dents. Effrayés et peu courageux, comprenant vite qu'ils n'ont aucune chance, les morses amorcent une esquisse de riposte puis refusent le combat et s'échappent dans l'eau. Certains dégringolent même du rocher, glissant les uns sur les autres, dans un embrouillamini indescriptible.
L'ours poursuit sa quête. Dans la mêlée, un petit atterrit à ses pieds. Il le recouvre et dresse la tête victorieux. La mère s'approche en couinant. Il la repousse à l'eau, ses pattes toujours agrippées sur le pauvre petit qui n'a plus que quelques secondes à vivre. La caméra d'Adam Ravetch s'attarde et saisit l'instant. Une scène de vie ordinaire dans l'Océan Arctique. Prédation. Conservation.
L'ours dévore sa proie sous les yeux affolés de la mère. Les autres femelles se regroupent et protègent leur couvée. Inutile pourtant de s'affoler. Repu, l'ours polaire peut maintenant passer quinze jours sans dévorer un poisson. Indifférente à la douleur de la mère, la colonie reprend sa place au soleil, malgré les tâches de sang qui maculent les rochers : "Ce comportement n'est pas exclusif aux morses, rappelle Adam Ravetch, auteur du film Aventure dans l'Arctique. En Afrique aussi, quand une antilope a été attaquée, les autres s'enfuient puis reviennent."
Tourner ce genre de film, en gros plans, exige une technicité et une maîtrise de soi parfaites. "Oui, il m'est arrivé d'être attaqué par autre chose que des femmes", plaisante Adam. Pour réaliser ce film, les caméramen étaient accompagnés sur les tournages par des guides inuit. l'un d'entre eux a été plaqué au sol par un ours blanc. Les hommes se sont sortis de l'affaire en l'effrayant avec du bruit. Mais Adam est conscient des dangers encourus, avec les ours, comme avec les requins.
Pourtant son oeil s'allume quand on évoque les risques: "Un caméraman veut toujours pousser les limites de sa production, explique-t-il. On veut aller de plus en plus près, on ne peut pas s'en empêcher. C'est naturel et cela fait partie de notre travail. Il faut simplement éviter d'aller trop près, pour éviter d'interférer avec les comportements naturels des animaux."
Visiblement doué pour le cinéma animalier, Adam Ravetch vient d'être engagé par l'équipe du prestigieux National Geographic.Martine CARRET.