Docteur Nuytten and mister Dive
Derrière l'apparente austérité de cet homme, se cache une passion infinie pour le monde du silence. A sa façon, il fait reculer les limites de la plongée, avancer à pas de géant les techniques. Il y a une vingtaine d'années, il a mis au point un type de scaphandre rigide autonome, rendu célèbre par un "James Bond" (Rien que pour vos yeux), et dont les caractéristiques sont étonnantes. Entretien avec le Canadien Phil Nuytten, un inventeur génial, lors du 28e Festival Mondial de l'Image Sous-Marine d'Antibes, dont il est le Président d'Honneur.
de gauche à droite : Michel GILBERT, Phil NUYTTEN, Marine ETARDSébastien d'YEU de la GILBERGE : Tout le monde connaît ce scaphandre étrange, mais en dehors de son aspect cuirassé, on n'en sait pas plus. Pouvez-vous nous éclairer?
Phil Nuytten : Le "Newtsuit" est une protection contre la pression. C'est un scaphandre rigide et articulé, autonome pendant plusieurs heures, dans lequel le plongeur travaille à pression atmosphérique.YSG : On peut donc travailler à 300 mètres de fond pendant trois heures et remonter à la surface, sans risques ?
PN : En fait, les premières versions du "Newtsuit" atteignaient cette profondeur. Maintenant, elles peuvent aller à -2000 pieds, soit environ 650 mètres.YSG : Les bathyscaphes ont des hublots coniques, qui sont d'autant plus plaqués sur la coque que la pression est importante. Quel est le principe qui fait que votre scaphandre résiste à la pression ?
PN : Le système est à peu près le même. Plus la pression augmente, plus les pièces s'ajustent et s'appuient les une sur les autres, plus la rigidité de l'ensemble augmente. Il y a des articulations rotatives qui sont basées sur ce même principe.YSG : Le grand public pourrait-il profiter d'un tel appareil ?
PN : Oui, sauf que le prix reste assez dissuasif, et que le maniement d'une combinaison de près de 400 kg reste délicat. Il faut compter entre 500 000 et 1 000 000 US $ (sans les options qui peuvent multiplier le prix par deux), et je ne pense pas que le public ressente actuellement le besoin de descendre si profond. Les applications sont donc surtout professionnelles ou militaires.YSG : La construction d'une version simplifiée peut-elle être envisagée?
PN : En juin 2001, nous avons conçu une version grand public, "l'Exosuit" que nous testons en ce moment. Si tout fonctionne comme prévu, la commercialisation devrait pouvoir s'effectuer en 2003. Il pèsera environ 50 Kg et sera homologué pour 250 mètres. Il sera beaucoup plus accessible, puisque son prix doit avoisiner les 10 000 $.
YSG : Les plongées s'effectueront toujours à pression atmosphérique standard ?
PN : Oui, mais vous pensez bien que pour avoir de l'autonomie, vous ne plongez pas à l'air ! Vous respirez grâce à un système de recyclage en circuit fermé. Ainsi, en conditions extrêmes, les fonctions vitales sont assurées pendant 24 heures. Mais en utilisation standard, vous plongerez pendant 5 ou 6 heures et vous remonterez sans décompression !YSG : Alors c'est la fin de la plongée "classique" ?
PN : Non, ce n'est pas la fin, c'est complémentaire. Il y aura encore bien longtemps des plongeurs à l'air. L'homme change, et les techniques qui accompagnent son évolution aussi. Je crois que les hommes devront aller habiter sous l'eau, coloniser les océans,YSG : Vous rejoignez donc Stephen Hawkings, qui déclarait il y a peu de temps que le seul avenir de l'homme était son expansion dans l'espace ?
PN : Absolument, car je crois qu'un des sentiments intrinsèques de l'espèce humaine est de repousser les limites, de trouver de nouvelles frontières à franchir. Je suis ennuyé d'être vieux, car nous entamons en fait l'âge d'or de la plongée. Le mélange de toutes les technologies permet cette évolution. J'essaie à mon niveau de faire avancer cette discipline, qui progressera quoiqu'il arrive. Et si je finis mes vieux jours dans un rocking-chair, ce seront mes enfants ou même mes petits-enfants qui perpétueront cette progression.Et avec la modestie qui caractérise ceux qui font vraiment progresser l'Humanité, il ajoute : " Je ne suis qu'un architecte de la plongée, à laquelle j'essaie d'apporter ma contribution. "
Propos recueillis par Sébastien d'YEU de la GILBERGE