Antibes Story
En haut de l'escalier qui monte à la salle de projection Spondylus, une petite porte s'ouvre sur une pièce sombre. Des fenêtres occultées par des posters. Une grande table, cinq sièges, des dizaines de cassettes rangées soigneusement, un magnétoscope professionnel et un écran géant constituent l'ameublement du lieu. Des tasses de café vides et des bouteilles d'eau témoignent du sérieux de ces convives très particuliers.
Cinq personnes sont rassemblées là depuis neuf heures du matin. Elles y resteront jusque tard le soir et le marathon a débuté mercredi: 73 films à visionner, à annoter, à sélectionner. Seulement 10 à primer.
Nous sommes ici dans un lieu inconnu du grand public: la salle du jury des films grand format. Ils sont cinq à pouvoir pénétrer dans ce repaire.
- Raymond Barrat, juge depuis 1998, a rencontré Daniel Mercier il y a 25 ans, lors du festival du film alpin. Réalisateur, il a depuis découvert les fonds sous-marins.
- Bruno Voituriez est océanographe physicien, directeur de recherches à l'IRD, l'Institut de Recherche pour le Développement. Il appartient à la commission océanographe intergouvernementale de l'UNESCO. C'est sa première année en tant que juge.
- Nicole Bouteiller, juge depuis 99, scientifique de formation, a dirigé 23 ans durant l'institut océanographique de Paris.
- Philippe Valette, président adjoint du festival, est océanographe et biologiste. Il dirige Nausicaa, le centre national de la Mer à Boulogne-sur-Mer.
- Le président du jury, Nardo Vicente, est présent à Antibes depuis 1976. Il est professeur de biologie marine à la Faculté des Sciences et Techniques de Marseille, et responsable scientifique à l'institut océanographique Paul Ricard.
Pour ces cinq personnes, 73 films à digérer en trois jours, enfermés dans le soir, sans contempler le soleil de la Côte d'Azur. Contrainte ou bonheur?
" Ces séances, c'est une pochette surprise, avoue Philippe Valette. On ne sait jamais ce qu'on va avoir ".
" On se fait plaisir pour un tiers, précise Bruno Voituriez. Pour un autre tiers, on rigole et pour le troisième tiers, on s'endort. "
" Si un film n'a aucune chance d'être primé, on le sait tout de suite, poursuit Philippe Valette. En général, l'unanimité survient assez vite !
" Il nous arrive d'être en admiration devant certains films de professionnels, ajoute Nicole Bouteiller. En tant que biologistes, nous sommes ravis de voir des espèces qu'on aime ou qu'on ne connaît pas bien ".
" Parfois, sans même consulter le titre du film et le nom du réalisateur, on reconnaît la patte d'un maître. On ne se trompe pas, affirme Nardo Vicente. Les images possèdent une signature, comme les photos. "Sur leurs feuilles blanches, ils gribouillent quelques notes chacun à leur manière. Nicole décerne des " A ", " B ", " C ", un autre travaille avec des étoiles, de 1 à 5. Un autre est lapidaire et un NON vigoureux est inscrit de manière appuyée en face du titre d'un film. Sur leurs cahiers bien propres, on trouve aussi des mots comme " horripilant ", ou des infos plus précises " trop de doigts touchent la seiche ", " beau sujet, belles images ", " Musique trop stridente, pas de scénario ", " pédagogique, bonne bande son ". D'eux d'entre eux ont flashé sur la même séquence " attaque de bélugas ", " baleine mange otarie ". Des aide-mémoire efficaces.
Cet après-midi, ils regardent une cassette et sont assez sceptiques sur la qualité de l'ouvrage : " Il a un problème de cadrage ce réalisateur. ", " Ce film est plus riche visuellement que le précédent sur le même thème, mais techniquement, le caméraman a du mal ! ".
Les juges travaillent avec des critères de sélection très précis : qualité de l'image et du son, choix de la musique, intérêt du commentaire, logique du montage, scénarisation de l'histoire.
" On trouve énormément de films de 52' qui mériteraient d'être ramenés à 26', explique Nardo Vicente. C'est la tendance actuelle, qui se dégage à cause des télévisions qui réclament des séances longues. Mais parfois, il faut bien avouer que le sujet ne s'y prête pas."Le jury fonctionne par séries. Chaque fin de matinée et chaque soir, le groupe se met d'accord sur les noms des éliminés. Ensuite, toutes leurs notes vont leur servir de référence. Ils fonctionnent par comparaisons, se rappellent de tel ou tel sujet grâce à leurs mots clés annotés sur leurs blocs, puis procèdent par élimination : " En général, la Palme d'Or, se dégage du lot, avoue Nardo Vicente. Elle est évidente. On pense l'avoir trouvée dans la première séance de projection, mercredi. Depuis, nous n'avons pas visionné mieux et ce film est resté dans nos mémoires. "
Ils ont douze prix à attribuer en trois jours, sachant que le film primé devra comporter 30% au moins d'images sous-marines:
- meilleure adaptation musicale
- humour ou insolite
- information, actualité
- fiction
- documentaire historique
- documentaire animalier
- prix spécial du jury
- prix Nausicaa, qui récompense la gestion du milieu
- prix de la commission intergouvernementale de l'UNESCO
- Palmes de bronze, d'argent et d'orSamedi midi, leur choix devra être validé. Ils signeront une feuille avec les noms des lauréats et la présenteront à Daniel Mercier, en lui expliquant les raisons de ces nominations. En général, la palme d'Or ne pose pas de sérieux problèmes, excepté en 97 où le jury, incapable de se départager facilement, avait dû voter :
" Ce n'est pas le cas du crû 2001, sourit Nicole Bouteiller avec un sourire mystérieux. Il y a beaucoup de bons films et cela ne sera pas un casse-tête pour choisir. "
Quelques déçus viendront ensuite leur demander pourquoi leur film n'a pas séduit. Une discussion informelle qui leur permettra d'éviter quelques erreurs et de se représenter plus forts que jamais à Antibes !Rangi ROANN